et tu souris

« Il écrit très difficilement, par contre c’est un putain de chauffeur. » Ambiance ouvrière, au petit port. Je t’ai emmené déjeuner là, pour te faire plaisir. Pour changer d’air. Tu entends ça, toi, et tu souris.

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Voilà la viande et le couscous. Comme filles, il y a moi. Et la serveuse. Je ne comprends pas tout de suite pourquoi tu souris. Et tu ne veux pas me le dire. On parle de quoi, déjà… De la joueuse de tennis qui a gagné le match bataille de sa vie de femme, contre un vieux joueur macho, en 1973. Non, du Zimbabwe. Non, tu me racontes sans doute un truc insupportable qui ne nous coupera pas l’appétit. L’une de ces innombrables histoires dont nous sommes constamment informés par les écrans et les journaux. Qui constamment nous indignent. Mais nous avons l’habitude de ne pas pleurer pour un oui pour un non. Nous avons l’habitude d’en parler de façon objective. Que diable. Nous avons l’habitude de manipuler nos couverts en en parlant. La force des habitudes. Nous l’avons. Toutes les tablées d’hommes autour ont l’air de parler boulot. Personne, ici, ne sourit comme toi. Je t’ai emmené là, parce que… c’est simple. Ni cher, ni bio, et à cause du port. Qui est joli. Et parce que c’est loin de nous. Moins loin que Rakka. Moins loin qu’Harare. Et moins dangereux. Le voyage a juste ce qu’il faut de dépaysement. Nous, on ne respire pas la condition ouvrière. Peut-être même que je t’ai emmené là parce que nous n’avons rien à y faire.

plus on avance

 

Il me semble que du fait de changer de langue, on n’accède pas à une autre langue, on n’abandonne pas une langue ancienne, on se trouve, on reste dans l’entre-deux. L’absolu, pour moi, se trouve dans une claire-voie entrouverte entre deux langues complètement différentes.

Je crois qu’au fur et à mesure qu’on avance dans le temps, on se débarrasse de l’inutile, des choses premières qu’on avait accumulées, ou plutôt, qui vous ont été imposées sans votre intervention, c’est à dire des données élémentaires, parler telle ou telle langue, au moment de votre naissance… Alors, plus on avance, plus on délaisse des choses qui ne vous conviennent pas. On franchit toujours une certaine barrière vers autre chose… Il y a toujours un élargissement du champ. Mais ce qu’on abandonne n’est pas au même niveau que ce que l’on accepte. Pour moi, l’important, c’est l’ouverture entre les deux, c’est de ne pas considérer une langue, comme la seule langue possible.

Vera Linhartova, à la radio, en février 1978

C’est l’existence des autres hommes qui arrache chaque homme à son immanence et qui lui permet d’accomplir la vérité de son être, de s’accomplir comme transcendance, comme échappement vers l’objet, comme projet. Mais cette liberté étrangère, qui confirme ma liberté, entre aussi en conflit avec elle : c’est la tragédie de ma conscience malheureuse ; chaque conscience prétend se poser seule comme sujet souverain.

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Le 1, n°169, mercredi 13 septembre 2017

Chacune essaie de s’accomplir en réduisant l’autre en esclavage. Mais l’esclave dans le travail et la peur s’éprouve aussi comme essentiel et, par un retournement dialectique, c’est le maître qui apparaît comme l’inessentiel. Le drame peut être surmonté par la libre reconnaissance de chaque individu en l’autre, chacun posant à la fois soi et l’autre comme objet et comme sujet dans un mouvement réciproque. Mais l’amitié, la générosité, qui réalisent concrètement cette reconnaissance des libertés, ne sont pas des vertus faciles ; elles sont assurément le plus haut accomplissement de l’homme, c’est par là qu’il se trouve dans sa vérité : mais cette vérité est celle d’une lutte sans cesse ébauchée, sans cesse abolie ; elle exige que l’homme à chaque instant se surmonte. On peut dire aussi en un autre langage que l’homme atteint une attitude authentiquement morale quand il renonce à être pour assumer son existence ; mais la conversion par laquelle il atteint la véritable sagesse n’est jamais faite, il faut sans cesse la faire, elle réclame une constante tension. Si bien que, incapable de s’accomplir dans la solitude, l’homme dans ses rapports avec ses semblables est sans cesse en danger : sa vie est une entreprise difficile dont la réussite n’est jamais assurée.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe

danger in the night

Nuit blanche, nuit noire, nuit étoilée, nuit d’ivresse, nuit d’insomnie, nuit d’angoisse, nuit d’enfance, nuits fauves, nuit sexuelle, nuit des temps, etc.

Par une nuit d’hiver, j’aurais aimé partir en voyage, et écrire des lettres à mes enfants. Des lettres enchanteresses. De pays enchanteurs. *Par une nuit d’hiver, partir en voyage. Écrire.

C’était l’automne. Et ce matin-là, la nuit, hésitante à quitter le ciel, s’étirait plus que de raison, inhabituellement ténébreuse, et belle de cette surprenante étrangeté, grise et dorée. Un paysage, une page graphique de science-fiction.

Une vingtaine de kilomètres séparent l’appartement du collège. Dès les premiers instants du trajet, ma jeune passagère s’est installée pour prolonger sa nuit à elle, sa trop courte nuit. Notre embarcation habituelle, par des routes habituelles, sillonnait l’énigme d’un climat insolite. Le sommeil innocent de ma passagère me donnait l’impression qu’à son insu, un autre voyage commençait. Imprévu. Possible que le jour mette plusieurs nuits à se lever, ou ne se lève pas du tout. Comment nous adapterions-nous à toute cette nouvelle obscurité… Est-ce que ça changerait radicalement nos routines comme nos économies, ou est-ce qu’on procèderait juste à quelques réajustements ?

« Avec l’absence d’électricité, la nuit est dangereuse. » Cette parole présidentielle, entendue à la radio, courant septembre, après le passage de l’ouragan Irma, me revient parfois à l’esprit depuis, quand je sonde, à ma fenêtre, l’obscurité familière qui, chaque soir, mange inéluctablement la ville.

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En parcourant cette sorgue jaune que mon journal présenterait, le lendemain, comme « un décor apocalyptique », j’y pense. Le bois du Duc accapare maintenant toute la partie droite de mon champ de vision, son épaisse et longue chevelure sombre me rassure. La proximité des profondeurs secrètes de la forêt m’apaise. Je baisse les vitres. L’air du bois s’engouffre dans notre vaisseau spatial, sans abîmer le sommeil de l’enfant. Aucune trace de brûlé. Aucune trace de danger. La nuit s’étire, flirtant avec un scénario catastrophe qu’une main humaine a bien pu, a bien dû, déjà, imaginer quelque part.

 

*Si par une nuit d’hiver, un voyageur, est le titre d’un roman d’Italo Calvino.