… une apparition, si simple soit-elle (…) exige la mise en œuvre de toute une dramaturgie : il faut une lettre au moins, soit un trésor symbolique, mais capable de disparaître un temps, noyé, toujours là néanmoins, dans le milieu matériel de l’apparition ; il faut un bol, pour que l’apparition s’appuie sur quelque chose, trouve son cadre et ne se disperse pas à vau-l’eau ; il faut un lait, en tout cas un véhicule et un « liant » de l’apparition ; il faut un rai, c’est-à-dire une lumière qui rende tout cela visible, fût-ce un bref moment ; et, enfin, il faut un tact, c’est-à-dire un acte corporel capable (…) de bouleverser la surface des choses et de rendre au fond sa puissance d’affleurer sous nos yeux, fût-ce en y faisant tache. Philosophiquement, on pourrait dire qu’à toute apparition il faut sans doute un langage que l’on puisse interloquer sans l’oublier pour autant ; un fond qui s’ouvre soudain ; un milieu matériel qui s’impose alors ; une condition de visibilité pour tout cela ; et, enfin, un corps qui agit, qui se meut, qui fait l’expérience d’une telle apparition.

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Si Pline l’Ancien a raison lorsqu’il constate que l’acte de peindre accompagne tous nos gestes de vie, y compris ceux de la mort – « puisque l’on décore de peinture jusqu’aux (…) bûchers » funéraires qui vont eux-mêmes partir en cendres avec le cadavre immolé –, alors il ne faut pas s’étonner que les menus gestes du peintre condensent, à même leur technicité, tout le nœud anthropologique des rapports entre la nature et la culture, l’humanité et les choses inertes, la vie et le trépas.

Blancs Soucis, Georges Didi-Huberman (Les Éditions de Minuit, 2013)

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Quand je suis sur un livre je ne peux faire RIEN d’autre. Il faut que j’y plonge corps et biens sinon je ne toucherai pas le fond et c’est au fond que sont les livres, chez tous les poissons aveugles. Je dois laisser tomber

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L’Éclipse, Michelangelo Antonioni (1962)

TOUT le reste, lectures journaux huissiers plombiers courrier et tout ce que ce monde-ci appelle “affaires urgentes”, lesquelles me retomberont sur la gueule plus tard, et rangements classements paiements qui me retomberont de même, et gens – sauf les intimes qui sont mêlés à mon travail, et la musique qui en fait partie. Si je ne laisse pas tout tomber c’est ce tout qui finit par m’avoir et je perds le livre en route, c’est pourquoi quand on s’est mis dans un truc pareil il faut avoir deux vies, simultanées si possibles. Et de toute façon mon rêve c’est, une fois le livre commencé, de ne plus m’arrêter ni jour ni nuit jusqu’au bout. Entre deux livres, me jeter dans la mer, si je ne me jette pas dans la mer je meurs. Et aller ailleurs, où sont les ami(e)s lointain(e)s et les paysages lointains et les nourritures lointaines, à rapporter au fond de l’inconscient. C’est l’inconscient qui écrit, il faut lui donner à manger.

Christiane Rochefort, Ma vie revue et corrigée par l’auteur (éditions Stock, 1978)